L’engouement pour les Arts Premiers, ou Arts tribaux, ne se limite plus aux amateurs éclairés de la spécialité. Ils sont rejoints par les amateurs d’art moderne et contemporain, qui savent ce que l’art occidental doit à la découverte par les artistes des arts dits sauvages. De grandes sociétés d’enchères rassemblent ces œuvres dans leurs catalogues, comme le font les collectionneurs.
Cette évolution des goûts, et la raréfaction des pièces de qualité poussent les cotes vers le haut, comme c’est le cas pour l’art occidental. Et si un achat est toujours un élan de passion, il faut aussi le considérer sous l’angle de l’investissement.
Voici quelques conseils issus de mes quarante ans de collectionniste aigüe, pour que cœur et raison puissent se conjuguer :
1/ Sortez du système de la mode.
Comme en bien d’autres domaines, le marché des Arts Primitifs est un marché de mode, soumis à des pressions éphémères. Aujourd’hui, le Congo est à la mode, avec ses fétiches à clous, ses ivoires Lega ou la statuaire Hemba. Le Gabon, Fang, Kota, Punu… est hors de prix. Pendant que leurs prix explosent, intéressez vous aux beaux objets Yoruba (et du Nigéria en général), au Cameroun., à la statuaire Lobi ou Mossi, à l’aire Voltaïque dont l’audace est encore accessible. Les masques-casques se vendent difficilement, c’est le moment, il en est de très beaux.

Invendu à 2000 euros

provenance Yves et Eva Develon
Invendu à 1500 euros

très ancienne patine érodée, expression fascinante
Vendu 1300 euros

vendu 1600 euros

beau décor croisé
Invendu à 400 euros
De même, si l’Océanie est déjà chère, nombreuses sont les zones fécondes en Arts Premiers encore sous-estimées : Indonésie, Philippines, Népal, minorités ethniques chinoises.
2/ Le pedigree trop cher
Parce que les œuvres ne sont pas signées par les artistes, et parce que la traçabilité est rare, les objets pouvant arguer d’une origine (marchand ou collectionneur célèbres, artiste, musée) ou d’une bibliographie sont survalorisés. Sécurité toute relative. Un gouverneur qui rapportait un objet au début du siècle dernier se trouvait à peu près dans la position d’un touriste actuel achetant un objet d’aéroport. Sans doute fabriqué la veille du cadeau, c’était une reproduction, qui n’avait jamais servi. Parfois reproduites dans les ouvrages spécialisés, faute d’avoir dansé, ces oeuvres ne sont pas authentiques. Ainsi du fameux masque Fang de Derain.
Fiez vous plutôt à l’émotion que provoque l’objet chez vous, à votre connaissance des styles, des patines et matières, c’est ce qu’il y a de plus passionnant dans la découverte. Et s’il vous reste un doute, interrogez un expert indépendant, ou un marchand de vos connaissances.
3/ Cherchez l’Artiste
Le conformisme du style pousse aussi le prix, comme un gage de sécurité. : Autant dire que vous risquez de payer cher une copie ! Choisissez plutôt un masque ou une statue qui révèlent une vraie main d’artiste, capable, tout en transmettant les mythes de l’ethnie par des codes graphiques immuables, d’imprimer sa propre créativité, son nyama personnel. Ces objets auront plus tard beaucoup plus de valeur, cf. la fameuse reine Bangwa d’Helena Rubinstein, ou les interprétations géniales du style Luba par le Maitre de Buli.
4/ L’immense territoire des galeries reste à explorer.
On a trop tendance à croire que les ventes publiques permettent d’acheter moins cher. C’est souvent faux, les records de prix se battent aux enchères. Et les prix payés sont majorés de commission et frais, tant pour le vendeur (15% et plus) que pour l’acheteur (30% au-dessus du prix-marteau). Quand l’acheteur paye 130, le vendeur touche 85. Les Galeries sont loin de faire une telle marge. Et le plaisir, le dialogue, la confiance trouvent leur compte auprès des galeristes, souvent les meilleurs des experts. Les auctionnaires n’offrent pas non plus davantage de sécurité : la seule garantie est la conformité à la description du catalogue.
Il existe aussi un moyen convivial d’économiser un tiers du prix d’achat : visitez les collectionneurs, prolixes d’information, et qui peuvent s’avérer vendeurs !
Chers Amateurs, vous avez de la chance ; avec le merveilleux Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, avec la concentration des belles ventes mondiales chez les grands auctionnaires parisiens, Christies, Sotheby’s, Giquello, Ader…avec une trentaine de galeries de haut rang, avec la répétition d’évènements comme le Parcours des Mondes qui réunissent les meilleures galeries mondiales, vous êtes au cœur de la capitale des Arts Premiers !
Laissez vivre votre passion, sans négliger la raison financière pour mieux faire vivre votre collection, revendre pour acheter, arbitrage nécessaire pour en faire une œuvre personnelle.
Nouvelle publication conseillée:
Mémoire Moba, par Pierre Amrouche
Hommage émouvant à un Art méconnu
Mémoire, un joli mot peu commun dans les titres de la littérature spécialisée, le mot d’un poète qui trouve sa justesse tout au long de l’ouvrage.
Mémoire Moba, c’est d’abord la recherche du temps perdu de l’Auteur, le temps de l’aventure, de la découverte, au nord du Togo, du pays profond de sa troisième patrie. Carnets de voyage, notes de style, photos d’époque, portraits, nous font partager les émotions de Pierre Amrouche depuis 1991. Et les nombreuses photos de statues, certaines d’un grand âge, en sont le réceptacle.
Mémoire Moba, c’est avant tout le sanctuaire de toute la connaissance disponible de la culture Moba, avant qu’elle ne s’effiloche et s’évanouisse dans le tourbillon de la modernité.
La modernité est d’ailleurs le viatique de la sculpture Moba : il est temps que critiques et amateurs la découvre, alors qu’ils portaient peu d’attention à un art éloigné du maniérisme. Sandra Agbessi, qui signe l’avant-propos, fait justement le rapport avec Brancusi : « less is more » rappelle-t ’elle. On peut aussi parler d’Art brut, d’Art minimal. Amrouche ajoute la référence à Giacometti, le citant : « une sculpture n’est pas un objet, c’est une interrogation…elle ne peut être ni finie, ni parfaite ». Quelle ampleur sur la flèche du Temps, de cet art qui évoque les merveilles synthétiques de la sculpture préhistorique ! Voilà la permanence d’un véritable Art Premier.
La sculpture Moba profite d’ailleurs de l’érosion sublime du temps qui magnifie les statues photographiées par Pierre Amrouche, en particulier pour son catalogue de l’expo de 1990 dans sa galerie.
Pour nourrir le testament, il retrouve les traces de ses prédécesseurs en Pays Moba, Léo Frobenius en 1908, l’Abbé Sournin en 1947 ont porté sur la culture Moba un regard d’ethnologues, sans remarquer la puissance expressive des statues (des formes brutes qui jonchent le sol, selon Frobenius). Il a fallu attendre la thèse de Christine Mullen Kreamer, en 1985, alors conservatrice du High Museum of Art in Atlanta, pour qu’une intéressante analyse des styles et des fonctions rituelles soit offerte au public. Avant les années 80, il n’y avait pas de photos publiées dans la littérature !
Mémoire Moba , par définition, est riche d’informations à découvrir. Et en prime, d’une plongée sensible dans ce peuple, que nous offre Pierre le photographe.
Mémoire MOBA, par Pierre Amrouche, édition 5 Continents, 2024 – 40 euros.